Thau: femmes d'étang au XIX e siècle,

ancêtres de Cettarames

  Les femmes  qui travaillent sur l'étang de Thau sont le sujet ces dernières années de créations, recueil de leurs paroles, portraits, pièce de théâtre, film.

On trouve en librairie depuis ce printemps "Femmes d'étang paroles et portraits de femmes du Bassin de Thau" aux éditions Equinoxe : photographies de Sylvie Gousopoulos; textes de Pierre Sécolier , maître de conférence en sociologie , une façon de conserver ce travail ethno-socio-culturel.

Au temps de l'exposition des portraits de femmes au Musée de Bouzigues nous avons pour notre part exploré l'histoire des femmes au XIX e siècle sur l'étang: présence ou absence? Quelle place pour les femmes dans la pêche sur l'étang au XIX e siècle  c'était la question que m'avait posée "Cop de Blu", la coopérative culturelle bousigote en juin 2011.

Recensements: le règne du "chef de ménage"

Rappelons en prélude que les femmes au XIXe siècle sont considérées par le code civil comme des mineures, elles n'ont pas le droit de vote, le divorce ( par faute) est de retour en 1882, leur éducation est longtemps laissée à l'église, Bouzigues aura sa première école publique pour filles en 1882 et même là le contenu de l'enseignement est différent et se fait pour les deux sexes en français alors que les gens du peuple parlent occitan.

En fin de siècle peu de chance de trouver des métiers aux femmes, sauf pour les veuves ou les célibataires dans les recensements, en effet pour le recensement de 1896 qui dénombre 1268 habitants à Bouzigues dans  320 maisons, les règles édictées sont les suivantes:
«  On inscrira d’abord le chef de ménage, homme ou femme, puis la femme du chef, puis ses enfants s’il en a , puis les ascendants s’ils font partie du ménage , puis les domestiques, les employés, les ouvriers qui vivent en commun avec le ménage . »
De fait en ramenant la population à  386 ménages, on  élimine les métiers des femmes, avec cependant des contradictions:

"Marie Bardou, 53 ans par exemple est inscrite comme "domestique" dans le ménage de Reynes Edouard 30 ans, le chef, propriétaire et Caumet Clémentine 26 ans sa femme, notée sans profession . Or dans la colonne "profession" la domestique  est affublée du même "néant" que sa patronne.
Dans certains ménages chaque personne a un métier :
"Mauriné Joséphine 59 ans épouse Brives Paul 52 ans institutrice.
Boudet Isabelle 42 ans épouse d’un propriétaire Gauzy Pierre 42 ans est repasseuse.
Augustine Arnaud 63 ans épicière , chef de ménage, élève sa petite fille de 6 ans Causse Augustine."

Mais aussi :
Le curé Désiré Bonbounous 76 ans est le chef de ménage qui comprend sa domestique Albino Montagné 65 ans.
Fabre Antoine 55 ans épicier sa femme Bénézech Anne 49 ans prof "néant" est épicière.
La femme du menuisier Eustache Bigot 49 ans, Labat Augustine 36 ans est couturière.
Reynes Jacques 54 ans est tonnelier, sa femme Anaïs Tudesq 49 ans est couturière
Imbert Françoise 42 ans raccommodeuse, son mari Tudesq Joseph 50 ans journalier , 2 enfants 15 et 10 ans.
David Jules 48 ans est boulanger Sa femme Marie Fabre prof "néant", un fils de quinze ans et un ouvrier boulanger de 20 ans Arnaud Henri."

Nous n'oublierons pas les filles et femmes célibataires ou veuves qui exercent leurs métiers et qui pour les dernières nommées sont recensées comme "chef de ménage", mais pas obligatoirement.

Le Floch Lucie 24 ans fille qui vit au foyer de Le Floch Jérome 54 ans et Anton Romane 48 ans est ouvrière.
Victorine Fauché 34 ans est limonadière vit avec ses deux enfants de Paul 14 ans et  Jeanne 10 ans sur le port
Tudesq Françoise 44 ans, vve Brel est chef de ménage poissonnière, ses deux garçons sont marqués SP, alors qu'ils ont plus de 20 ans.
Goudard Jeanne 38 ans  est repasseuse
Goudard Élisabeth 68 ans marchande d’huile

On peut aisément en conclure que les femmes sans profession "secondent" comme on le dit encore aujourd'hui leurs maris dans leurs activités, principalement pêche et viticulture ou les deux à la fois. C'est ce dont témoigne la littérature du début du XX e siècle:


Fiction: une famille de pêcheurs


"Il faisait chaud dans la plaine de Bouzigues cet après-midi d'octobre. Toute la famille de maître Claude Arribat était venue défoncer le champ de luzerne, sur le coteau qui regarde au loin les énormes Cévennes. D'habitude, Claude, sa femme Olympe et ses enfants naviguaient sur la tartane latine, au large de la mer intérieure, afin de plonger des filets de pêche ou de jeter au vol l'épervier. Ce n'était pas leur métier de fouir la terre, de la tracasser du matin au soir, pour en retirer en somme de maigres bénéfices. Aussi, las, soufflant à perdre haleine, avaient-ils vu aujourd'hui avec un grand soulagement arriver l'heure de manger.
Faustou, lui, l'âne précieux, qui depuis trente ans vivait-dans cette famille de pêcheurs, se régalait de passer la journée entière à l'air des campagnes. Aujourd'hui il n'irait pas, entravé par les brancards de la carriole, porter à Mèze, la ville voisine, la récolte de l’étang."
( G Baume, Le Maudit, 1901)

Mais est-il scientifique pour l'Histoire " même celle des femmes" de se fier à la fiction?

Bouzigues dont le nom occitan signifie "friche patis erme" (TDF Mistral) est toujours d'après le "maître de Maillane un "village dont les habitants sont chargés de toutes les naïvetés que l’on attribue à Martigues en Provence, Terre en bousigo terre en friche."  L'histoire du Maudit en est un exemple puisque ces braves gens vont planter... les graines de saucisson d'Arles espérant récolter les fruits en cochonnailles.

Revenons à la place des femmes dans la pêche, la conchyliculture en effet ne se développera qu'au XXe, au XIX e les huitres sont alors pêchées comme en février 1896:

"La pêche dans les étangs a été peu productive. Dans l'étang de Thau a été découvert un banc d'huîtres indigènes (ostréa edulis). Près d'un millier de ces mollusques ont été pêchés sur un espace très restreint; ils mesuraient en moyenne 0m,15 dans leur plus grande largeur et ont été vendus 0 fr. 21 èt 0 fr. 30 l'un. Les eaux de l'étang de Thau semblent absolument favorables à l'élevage et à l'engraissement des huîtres, qui s'y développent rapidement et acquièrent un goût exquis." (Revue maritime (Paris), France. Service historique de la marine, 1896)

C'est dans cette même revue et sous la signature de Paul GOURRET, sous-Directeur du Laboratoire zoologique d'Endoume que nous allons découvrir au fil de la description des divers engins et méthode de pêche, avec leurs noms occitans , la place des femmes dans cette économie, la plus spectaculaire est celle qu'elles ont dans la pêche à la sardine:

Les championnes du Sardinal


"Ce sont les Bouzigaux qui jettent le sardinal dans l'étang, Sans compter quelques pêcheurs du port de Cette qui opèrent plus spécialement dans l'étang des Eaux blanches, il y a 35 patrons employant 45 matelots. La récolte, rangée dans des banastes en saule ou en osier, de forme ovalaire et légèrement relevées sur les bords, est ordinairement transportée à Cette, dès le matin, par les femmes des patrons bouzigaux qui, à force de rames, conduisent elles-mêmes leurs nacelles. A la sardine qui forme, presque à elle seule, la récolte des sardinaux, s'ajoutent assez souvent le saouclet (atherina hepsetus), la melette (meletta phalerica) dont la fréquence est sujette à bien desvariations, et quelquefois l'anchois, toujours peu commun.La récolte annuelle de la sardine est environ de 100,000 kilogrammes."
Nos dames sans profession se sont donc trimballé à la rame  100 tonnes de sardines pour aller les vendre à Cette au marché de la Marine.
Rajoutons qu'avec la minutie de la description de la méthode de pêche au Sardinal, pêche qui se déplaçait selon la saison de lieu et d'horaires, les Bouzigotes pouvait partir sur les lieux de pêche au Castelas par exemple, aller à Cette ( Sète) vendre la pêche et revenir à la rame à Bouzigues, aussi ne sera-t-on pas étonné d'apprendre que les vieilles et vieux habitants gardent dans la mémoire collective ces exploits de leurs grands ou arrières grands-mères, les ancêtres de Cettarames d'aujourd'hui, mais alors c'était leur travail!

Les trieuses de l'arseillère


D'autres engins de  pêche font une place aux femmes, la
pêche à l'arselière." Cette pêche est, sans contredit, la plus importante de celles exercées dans l'étang de Thau. " On trouve les femmes au tri de la production soit sur le lieu de pêche soit à l'arrivée du pêcheur:
"Monté sur la nacelle, le pêcheur gagne à la voile ou à l'aviron le lieu de pêche sur lequel il s'ancre solidement avec un grappin. Il place à ses côtés une banaste ou corbeille de triage faite de saule ou d'osier, ovale et légèrement relevée sur les bords. Puis, après avoir jeté à l'eau l'arselière qui est entraînée par son propre poids, il racle le fond par l'effort combiné des mains et d'une épaule contre laquelle s'appuie le bout de la perche. Quand le filet récolteur est suffisamment plein, il hisse l'engin-jusqu'à ce que la douille de l'armure puisse se reposer sur le plat bord de la nacelle. Saisissant la corde liée au bout du filet, il agite ce dernier dans l'eau pour laver la récolte et se débarrasser aussi bien de la vase que des débris de toute sorte rapportés par le sac. Il verse enfin dans la banaste les coquillages qu'une femme trie à mesure. Le triage n'est pas toujours fait sur le lieu de pêche les pêcheurs bordiguiers de Cette n'y procèdent d'ordinaire qu'à la fin de la journée et lorsqu'ils sont de retour à leur port d'attache. Ils débarquent la récolte brute devant leurs cabanes, le long du canal des bordigues, et, aidés de leurs femmes, se livrent alors à la séparation des espèces."

A la traîne du grand bouliech

Dernière pêche pour laquelle sont mentionnées les femmes , celle à la traîne au grand bouliech:
"
Semblable à celle du bourgin ou de l'issaugue, la manœuvre du grand bouliech dans l'étang de Thau exige un nombre d'hommes plus ou moins élevé, suivant que le halage doit se faire avec ou sans moulinets, ainsi qu'un bateau plus important qu'une simple nacelle.
On se sert d'un bateau plat, long de 28 à 32 pans (Le pan équivaut à 25 centimètres), de 3 tonneaux, monté par 8 matelots et 1 patron, marchant plus souvent à la rame qu'à la voile, et désigné sous le nom de marinier. Quant au halage, il se fait assez fréquemment au moyen de deux moulinets ou tourniquets établis à terre à une certaine distance l'un de l'autre. Ces moulinets, montés sur un chevalet en bois, sont pourvus d'une bobine centrale qui a la forme d'un cylindre sensiblement aminci au milieu et qui est actionné de chaque côté par deux roues en fer. Celles-ci dentées et d'inégale grosseur, sont mus par une manivelle brisée au moyen de deux ou trois hommes.
Souvent aussi, le halage se fait simplement, à bras, au moyen de deux équipes composées d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards.
Après que l'une des cordes de halage a été amarrée à un moulinet ou confiée à une équipe, le marinier gagne peu à peu le large, à mesure que l'on coule le premier bras et ensuite le sac.

L'embarcation regagne alors la côte, tandis que le second bras est à son tour jeté à l'eau et que la corde correspondante est remise à l'autre équipe ou assujettie au second moulinet. Immédiatement après, on s'occupe de retirer le filet en halant rythmiquement les cordes et les ailes. Dès que le sac est à portée, on le saisit et, à mesure qu'on le tire à terre, on en renverse la paroi supérieure, de manière que le poisson qu'il contient soit mis à nu sur la paroi inférieure.
Cette traîne est autorisée l'hiver dans l'étang du 15 novembre au 1 e mars. Elle se pratique le jour seulement du lever au coucher du soleil."

Conclusion

À la lecture de ces extraits on peut conclure que les femmes, qui en outre ont à leur charge l'entretien du ménage et des enfants, à une époque où l'eau n'est pas au robinet et où il n'existe pas de machine à laver, ni de chauffage central, ont des places déterminées dans la pêche sur l'étang. Le sardinal leur alloue le rôle le plus noble, conduire elles-mêmes leurs embarcations. Ce rôle est aussi un rôle de force comme celui de la traîne. Dans les deux cas  elles affrontent les rigueurs de l'hiver. Pour le tri de l'arseillère elles doivent en même temps faire preuve de connaissance des espèces, de rapidité et de résistance.

Mais elles sont sans profession....

©Rose Blin-Mioch

Vocabulaire:

Filets de pêche :

 Sardinal ( à la sardine)

Grand bouliech : filet de pêche à la traîne

bouguin (bogièra) filet de pêche pour prendre les petits poissons. 

baou (bao): coup de filet, contenu du coup de filet.

issaugue (eissauga): long filet de pêche formé d'une grande poche et de deux ailes

Engin de pêche :

 arseillère sert à sortir du sable à partir de la nacelle les coquillages de l'étang, clovisses, palourdes...

Poissons:

 saouclet (saoclet) (atherina hepsetus): sauclet

 melette('meletta) (meletta phalerica): Nom vulgaire de plusieurs petits poissons qui ont une bande argentée sur les côtés du corps (de la famille des clupéidés).

Autres

Bordiguier: habitant du quai de la bordigue à Sète

bordiga : enceinte de roseaux et de joncs que l'on construit dans les canaux qui communiquent des étangs à la mer pour y prendre des poissons. ( Mistral TDF)

Bibliographie

Recensements Bouzigues AD 34 en ligne

 GOURRET, Paul, sous-Directeur du Laboratoire zoologique d'Endoume "Les pêcheries et les poissons de l'étang de Thau" in Bulletin des pêches maritimes 1896 sur BNF Galllica

Beaume, Georges (1861-1940). Georges Beaume. Le Maudit, Tours, Maison Alfred Mame et fils, 1901.

Cinéma

Alcala José Les sentinelles de Thau 2008 docu 52' Pages et images production

Théâtre

 

2008 – Théâtr'elles  « A fleur d’étang » écrit et mis en scène par Jocelyne Carmichael

Avec Sylvia Chemoil, Sylvie Conan, Abel Divol et Pierre-Luc Scotto – création audio-visuelle Renaud Dupré – Création en résidence à Mèze et tournée dans la région  pour une vingtaine de représentations -collaboration étroite avec les femmes du S.I.V.A.M.



 


 

 


 

 



 

 

 

 

 

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